Près d'un milliard d'euros sous gestion, quatre licornes en portefeuille, et une conviction forte : la deep tech européenne a encore tout à prouver et c'est exactement pour ça qu'elle est intéressante. Céline Passedouet, Directrice d'investissement Deep Tech, et Léonor Landeau, Investment Manager chez Elaia, ont ouvert les coulisses de leur fonds lors d'un Reverse Pitch organisé par la French Tech Grand Paris.
Elaia, 20 ans de deep tech européenne
Fondée au début des années 2000 par deux ingénieurs et PhD issus de l'industrie, Xavier Lazarus et Philippe Gire, Elaia est aujourd'hui une société de gestion qui compte plus de 40 personnes et gère près d'un milliard d'euros sous gestion, un seuil symbolique dans le monde du capital-risque. En vingt ans, le fonds a réalisé près de 200 investissements en early stage, sur toute l'Europe, et compte aujourd'hui quatre licornes investies : Criteo, Mirakl, Shift Technology et Ornikar.
L'ADN du fonds est clairement tech et deep tech, avec une conviction forte sur l'innovation européenne. Trois équipes d'investissement coexistent, avec des thèses complémentaires qui couvrent l'ensemble du spectre du financement early stage.
Trois fonds, trois logiques d'investissement
Deep Tech by Elaia (DTS3) est la troisième génération de fonds deep tech chez Elaia. Doté de 134 millions d'euros, il cible les projets en pre-seed et seed, avec des tickets entre 600 000 € et 3 millions d'euros. Elaia se positionne systématiquement comme premier investisseur institutionnel, en lead ou en co-lead. Trois verticales structurent les investissements : future of computing (IA, quantique, semi-conducteurs, cloud infra), future of industry (projets industriels deep tech, comme des usines de pigments biosourcés ou des puces pour systèmes embarqués), et future of healthcare (biotech, IA médicale). Parmi des exemples d’investissement : Ncodin, avec ses interconnecteurs optiques pour les puces de nouvelle génération, ou Sonio, spécialiste de l'IA pour l'échographie prénatale, rachetée par Samsung.
Digital Ventures (DV5), le fonds historique d'Elaia lancé en 2003, en est à sa cinquième génération. Premier closing réalisé à 120 millions, avec un objectif à 200 millions. Sa thèse est plus large : du pre-seed à la série B, en B2B, sur des sujets allant de l'IA à la cybersécurité en passant par les healthtech. Les tickets vont jusqu'à 15 millions d'euros sur des tours plus matures.
Elaia & Lazard Capital est le fonds le plus récent, lancé avec la banque Lazard pour des opérations de growth et de buyout à partir de la série C, et pré-IPO. Son premier investissement a été réalisé chez Dental Monitoring, une licorne dans la santé dentaire.
Ce que cherche vraiment Elaia
Sur environ 4 400 dossiers reçus par an, Elaia réalise une quinzaine d'investissements. L'entonnoir est serré, et les critères sont structurés.
L'équipe avant tout. En pre-seed, c'est presque le seul actif tangible. Elaia cherche des fondateurs complémentaires, les solos founders sont un signal d'alerte, capables de combiner vision long terme et exécution à court terme. Ce mix est, selon Céline, "le pattern parfait" : de grandes ambitions, mais des avancées concrètes semaine après semaine. Un fondateur qui n'a rien de nouveau à montrer en quelques mois est un signal négatif.
Une opportunité de marché massive. Il faut qu'il y ait un vrai besoin, un marché adressable significatif, et que la technologie ou le produit y réponde de manière différenciante. En deep tech, les barrières à l'entrée technologiques sont un prérequis. En digital, la question devient plus complexe : dans un marché où les modèles fondationnels évoluent très vite, Elaia cherche surtout une distribution différenciante, des partenaires déjà engagés, et une dynamique commerciale visible.
Une stratégie d'exit pensée dès le départ. C'est le point qui surprend le plus les fondateurs en phase early. Elaia pose très tôt la question des acquéreurs potentiels : qui a intérêt à racheter cette société ? Quels sont les exits comparables dans le secteur ces quatre dernières années ? Quels grands groupes sont réellement dans une stratégie d'acquisition active ? "Il y a plein de boîtes très bien, mais pour qui ça sera un actif stratégique de les avoir en interne ?", résume Céline. Ce travail ne se fait pas au moment de l'exit, il se construit depuis le premier tour. L’idée n’est pas de vendre à court terme la société, au contraire, mais de commencer à élaborer une stratégie, et etre en contact assez tôt avec des acquéreurs potentiels.
La logique des fonds : comprendre pourquoi ils disent non
Un point rarement expliqué aussi clairement : la mécanique financière qui structure les décisions d'investissement.
Sur un fonds de 100 millions d'euros, Elaia doit rendre plusieurs fois la mise à ses propres investisseurs (les LPs). Sur dix participations, la majorité ne permettront pas de faire de performance financière, soit parce que les sociétés s'arrêtent, soit parce qu'elles restent trop petites pour générer un exit significatif. en effet, un investissement si early stage reste très risqué. Il faut donc qu'une ou deux sociétés du portefeuille soient des fund returners : des exits qui permettent, à eux seuls, de rembourser le fonds.
Concrètement, si Elaia détient 15 % d'une société, il faut que cet exit valorise la société à plus d'un milliard pour rembourser les 100 millions investis. D'où l'exigence d'un potentiel de marché et d'une trajectoire de croissance qui rendent ce scénario crédible. En soft tech B2B, ça passe souvent par 100 millions d'ARR revendus à 10x. En deep tech ou biotech, la logique est différente : des sociétés comme Alice & Bob peuvent être valorisées très cher avant même d'avoir atteint ce niveau de revenus.
Business plan et valorisation : démystifier les attentes
Les business plans à trois ans en pre-seed sont un exercice théorique, et tout le monde le sait. Ce qu'Elaia y cherche, c'est moins les chiffres que les hypothèses : comment la société voit la pénétration de son marché, son pricing, l'évolution de son produit, sa stratégie de distribution. C'est un support de discussion, pas un engagement.
Sur la valorisation, le conseil est clair : une valo trop élevée au seed peut devenir un piège en série A, quand les investisseurs exigeront des métriques qu'on n'a pas encore. Mieux vaut trouver le bon partenaire qu'optimiser sa dilution à court terme.
Process et timing : à quoi s'attendre concrètement
Le processus d'investissement dure en général entre un et deux mois, parfois moins sur des deals très compétitifs où plusieurs fonds regardent simultanément. Les étapes : plusieurs meetings pour creuser le projet, des reference calls auprès de personnes qui connaissent l'équipe ou le marché, rédaction d'une note d'investissement, passage en comité (où la startup vient pitcher devant les membres votants), puis négociation de la term sheet. Une fois la term sheet signée, comptez encore quatre à six semaines jusqu'au closing, avec due diligences externes (légales, financières, ESG) et rédaction des documents juridiques.
Un point souvent sous-estimé par les fondateurs : la levée sollicite énormément de trésorerie en temps et en ressources internes. Anticiper ce délai est indispensable.
Comment contacter Elaia et comment ne pas le faire
Remplir le formulaire sur le site web d'Elaia, c'est le niveau zéro de la prise de contact. Ça fonctionne, mais on est noyé dans la masse dont une grande partie de dossiers hors thèse.
Ce qui change vraiment la donne : une introduction chaleureuse d'un entrepreneur, d'un incubateur, d'un advisor, ou de quelqu'un du secteur qui connaît le projet et peut dire "tu devrais vraiment leur parler". Ce signal de confiance change la probabilité d'obtenir un premier call.
Concernant les leveurs de fonds : en pre-seed et seed, Elaia est peu favorable à leur intervention. Savoir lever soi-même fait partie des compétences fondamentales d'un dirigeant. Des coachs ou advisors peuvent aider à comprendre les codes mais c'est l'entrepreneur qui doit mener les discussions.
Un grand merci à Céline Passedouet et Léonor Landeau ainsi qu'à toute l'équipe d'Elaia pour leur accueil et la franchise des échanges.
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