Pionnier du capital-risque, Innovacom a choisi de s'éloigner des cycles courts du numérique pour se dédier au temps long des technologies de rupture et de l'industrie. Alban Nénert, Directeur d'Investissement au sein du fonds Innovacom, a détaillé sa thèse d'investissement lors d'un Reverse Pitch organisé par la French Tech Grand Paris. Voici ce qu'il faut retenir pour convaincre cet acteur historique du Venture Capital.
40 ans de venture capital, de France Télécom à la deep tech industrielle
Fondé en 1988 au sein du groupe France Télécom, aujourd'hui Orange, Innovacom est l'un des plus anciens fonds français de venture capital. Après avoir pris son indépendance en 2012, il s'est associé en 2018 avec Turenne pour former le Groupe Turenne, qui gère aujourd'hui plus de 2 milliards d'euros sous gestion, dont plus de 400 millions côté Innovacom.
En 40 ans d'existence, Innovacom a financé plus de 300 startups et investi plus d'un milliard d'euros. Des télécoms dans les années 80-90 à l'Internet du début des années 2000, le fonds a accompagné chaque grande transformation technologique. Depuis 2010, il a fait le choix de se spécialiser sur deux axes liés : la deep tech, startups issues de la recherche, avec de hautes barrières technologiques à l'entrée et l'industrie, qui couvre des innovations plus incrémentales mais tout aussi structurantes.
Géographiquement, Innovacom est présent à Paris, Lyon et Marseille, et reste majoritairement franco-français : 90 % du portefeuille est en France. Innovacom s’appuie également sur les autres bureaux du groupe Turenne (Lille, Nantes, Montpellier, Bordeaux et Nice), couvrant ainsi l’ensemble du territoire national.
Trois fonds, trois stades de maturité
Innovacom gère actuellement trois typologies de fonds, qui couvrent l'ensemble de la chaîne de financement des startups deep tech et industrielles.
Le premier, le fonds d'amorçage (environ 100 millions d'euros), cible les sociétés qui font peu ou pas de chiffre d'affaires. Innovacom y est systématiquement le premier investisseur institutionnel, avec des tickets de 1 à 2 millions d'euros par tour. Ce fonds est réservé aux projets les plus profondément technologiques, typiquement des spinoffs de laboratoires de recherche, avec un prototype fonctionnel et quelques clients potentiels qui ont exprimé un intérêt conditionnel.
Le second, le fonds Série A / Série B (150 à 200 millions d'euros), entre sur des sociétés plus matures, qui ont dérisqué leur technologie et commencent à avoir leurs premiers clients. Les tickets vont de 2 à 5 millions d'euros, et l'objectif est d'accompagner soit l'accélération commerciale, soit le passage à l'échelle industrielle, première ligne de production, pilote industriel.
Le troisième est le fonds Île-de-France Réindustrialisation (65 millions d'euros), mandaté par la Région Île-de-France en 2024, a pour objectif de financer des startups innovantes qui souhaitent développer un site industriel en Île-de-France, avec des tickets de 1 à 3 millions d'euros et une exposition maximale de 6 à 7 millions par ligne. Ce fonds a déjà investi dans des projets aussi variés qu'un ordinateur quantique (Alice&bob), des systèmes de propulsion pour l’aviation générale (Turbotech), des diamants de synthèse pour la microélectronique (Hiqute), des propulseurs de nanosatellites (Ion-X), ou encore des technologies de plasmalyse pour décarboner la chaleur industrielle (Spark CleanTech).
Ce que cherche vraiment Innovacom
Sur environ 500 à 1 000 dossiers reçus par an, Innovacom réalise 8 à 10 investissements, pour un portefeuille actuel d'une cinquantaine de startups. La sélectivité est réelle et les critères, structurés.
Premier critère : la technologie. Innovacom cherche des projets avec une vraie rupture technologique et des barrières à l'entrée élevées. Ce n'est pas une question de secteur, le fonds couvre tous les secteurs de l’économie tel que la mobilité, l'énergie, la cybersécurité, le quantique, les semi-conducteurs, le spatial, la robotique, la chimie, etc, mais une question d’innovation. Sur l'IA et le numérique en particulier, Alban Nénert a été direct : le fonds s'en est progressivement éloigné, parce que les barrières à l'entrée y deviennent de plus en plus faibles et que le rythme d'évolution rend difficile toute conviction d'investissement stable.
Deuxième critère : l'équipe. La deep tech pose un défi spécifique : les fondateurs sont souvent des chercheurs de niveau mondial sur leur technologie, mais pas toujours armés pour commercialiser, marketer ou industrialiser leur produit. Innovacom accompagne cette construction, parfois en aidant à trouver des profils complémentaires, parfois en structurant un comité de direction autour des fondateurs scientifiques. Le solo founder reste un signal d'alerte : à ces stades de maturité, beaucoup repose sur l'équipe, et sa solidité est non-négociable.
Troisième critère : le marché. Minimum 1 milliard d'euros de marché adressable, avec une croissance visible. Pour les sociétés plus matures, Innovacom apprécie voir un premier million d'euros de chiffre d'affaires sécurisé, pas un seul gros contrat, mais une base de 5 à 10 clients établis et des taux de croissance importants. Il est important que la société ait commencé à démontrer sa capacité à distribuer sa solution.
Deep tech & Industrie : le temps long comme contrainte et comme avantage
« En deep tech et en industrie, pour arriver à l'équilibre financier, il faut en moyenne au moins 8-10 ans. Or un fonds a lui aussi une durée de vie de 10 ans… autant dire qu'on est un peu court. » — Alban Nénert
C'est la réalité structurelle du secteur, et Innovacom la comprend. Certains cycles de développement sont incompressibles, dans les semi-conducteurs, entre une commande à une fonderie et la livraison, il peut s'écouler 6 à 8 mois. La valeur ajoutée d’Innovacom réside dans sa capacité à accélérer les temps de développement des sociétés innovantes industrielles à travers sa méthode d’accompagnement.
L'accompagnement ne s'arrête pas au premier tour : il couvre les levées successives, la structuration du management à mesure que la société grandit, et parfois un changement de direction à l'entrée en Série B ou C pour préparer un passage à l'échelle ou une ouverture internationale.
La question américaine : vendre ou s'implanter ?
Sur l'internationalisation, le constat d'Alban Nénert est lucide. Les acquéreurs américains dominent largement le marché des startups. En effet, près de 90 % des acquisitions européennes dépassant 200 millions d’euros impliquent un acheteur basé aux États-Unis. Cette dynamique façonne en profondeur les stratégies de sortie des entreprises du secteur.
Il est donc essentiel pour les startups à ambition mondiale de se positionner sur ce marché. Pour autant, s'implanter aux États-Unis ne s'improvise pas et coute très cher. Le modèle qui fonctionne est : une équipe de R&D en France, moins coûteuse et souvent de très bonne qualité, complétée par une équipe commerciale aux États-Unis, chargée de développer la clientèle et d’accroître la visibilité auprès des fonds américains. Trouver le bon directeur commercial américain reste un vrai défi et s'y reprendre à plusieurs fois n’est pas une surprise. Dans ce contexte, il est souvent indispensable qu’au moins l’un des fondateurs s’installe de l’autre côté de l’Atlantique.
Sur le marché français et européen en général : Alban Nénert pointe une différence culturelle structurelle entre les acquéreurs américains, qui achètent vite, prennent du risque et préfèrent racheter plutôt que développer en interne, et les grands groupes français ou européens, encore très attachés au développement interne, aux garanties et à la rentabilité avant acquisition.
Un grand merci à Alban Nénert et à toute l'équipe d'Innovacom pour leur accueil et la richesse des échanges.
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